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Extrait
des travaux d'Elsa FAVREAU
(Abstract)

En tant que centres de production
artistique, les différentes cours des souverains de Chine ont eu une très
grande importance dès leur début. En effet les souverains avaient les
ressources, personnelles et financières, pour mettre à exécution des projets artistiques
de grande échelle. Ils avaient en quelque sorte besoin de justification
idéologique ainsi que de soutien pour leur empire; autant de besoins que les
ressources symboliques des œuvres d’art pouvaient satisfaire. De plus, ils
avaient autour d’eux les talents artistiques aptes à exécuter de tels
programmes, et savaient classer et enregistrer
les artistes et leur réalisation. Il existait très peu, lorsqu’il en
existait, de centres alternatifs de mécénat d’art non-religieux à grande
échelle. Avant la dynastie des Tang ( 618-906 ap. J.C.), et il
demeure très peu de preuves littérales de l’art, qui ne sont pas de près ou de loin liées à l’art de la
cour, en Chine.
Durant la période des Tang, la ville de Chang’an (la ville
moderne de Xi’an) est celle qui a attiré des talents artistiques
provenant de tout l’empire étendu. Les archives d’un certain nombre d’artistes
demeurent. Elles sont assez précises pour nous informer sur les conditions dans
lesquelles ces artistes travaillaient ainsi que les idéaux auxquels ils
aspiraient, même si parfois leur production est entièrement perdue.
A/
Les peintres et l’écriture
1°/
Sous les Tang
Li dai ming hua ji ( ), les annales
des grandes peintures de toutes les dynasties, qui a été achevé en 847 par Zhang
Yanyuan, fait la liste de plus de 370 peintres actifs au cours des 500
années précédentes et ainsi de suite. Tout en donnant des anecdotes
biographiques les concernant, des caractérisations de leur style ainsi que du
contenu, Zhang les a classés selon leur talent.
Même s’il n’était pas le premier écrivain à classer les artistes
de cette façon, il a défini un canon des « grands artistes », des
« pères fondateurs », qui sont demeurés d’une signification majeure
pour tous les peintres postérieurs en Chine. C’est aussi à Zhang Yanyuan que
nous devons la prééminence de l’écriture de l’histoire de l’art avec le peintre
Gu Kaizhi , dont les œuvres d’art sont seulement préservées au travers de
citations extraites du Li dai ming hua ji.
Le livre a transmis les plus importantes informations théoriques
des premiers peintres. Le plus important de ces textes s’appelle Gu hua pin
lu ( ), il s’agit
de la classification des peintres anciens par Xie He :
Les « six lois » de peinture, établi par Xie He, est
peut-être bien le texte le plus controversé sur l’écriture de l’histoire de
l’art. Ces lois dictent six attributs souhaitables de l’œuvre d’art et/ou de
son créateur ; et ont été citées et réinterprétées tout au long de
l’histoire de la peinture chinoise. Grâce aux différentes traductions on peut
lire :
« Premièrement la résonance de l’esprit qui signifie la
vitalité, deuxièmement la méthode de l’os qui est une des manières d’utiliser
le pinceau, troisièmement la correspondance à l’objet qui est la représentation
des formes, quatrièmement la convenance au genre qui est liée à la pose des
couleurs, cinquièmement la division et l’organisation qui sont le placement et
la remise en place, et enfin sixièmement la transmission par la copie qui n’est
autre que la copie des modèles.
La stimulation de Zhang pour l’écriture provient de la destruction
de ce qu’il considérait comme la peinture la plus belle du début des Tang.
Celle-ci eut lieu durant la persécution éphémère du Bouddhisme en 845 ap JC,
lorsque des monastères ont été pillés, leurs représentations cassées et
fondues, et les grands programmes muraux effacés. La peinture murale demeura le
principal centre d’activité pour les artistes les plus connus sous les Tang- Yan
Liben, Li Sixun, Wangwei, Wu Daozi, Zhou Fang,
entre autres. La peinture figurative, qu’elle soit religieuse ou laïque,
faisait aussi partie des sujets pour lesquels les peintres étaient reconnus.
De nombreuses copies de leur œuvre, d’une plus grande ou moins
grande plausibilité, ont continué à circuler. Plus tard, chacun
« savait » ce qu’une œuvre par Wu Daozi était sensée
représenter, alors même qu’aucune œuvre authentique n’avait survécue.

La tombe du prince Lizhongxun,
sous les Tang, est particulièrement précieuse parce qu’elle n’était pas
terminée ; elle montrait par conséquent des éléments du processus
technique par lequel étaient exécutées, à l’époque, des peintures à grande
échelle sur des murs en plâtre.
L’artiste ou l’équipe d’artistes a d’abord effectué un bouillon
qui manquait de fini, des contours sur du plâtre sec séparé, puis ils ont
terminé avec de la peinture blanche et un enduit de chaux et de colle, avant
que les endroits colorés ne soient esquissés. Ainsi qu’on le sait, pour les spécialistes de la cour, le dessin
de la ligne était jugé plus « artistique » que la pose de la
couleur, et que les artistes auxiliaires qui ont réalisé cette dernière étaient
déjà considérés, à cette date, d’un moindre statut.
2°/ Sous les Song
Sous les Song du Nord,
c’est le peintre Guoxi qui est l’illustrateur des peintures sur l’art.
Dans son traité Linquangaozhi,
(Ambition noble dans les forêts et les courants), Guo souligne la libre
inspiration de l’artiste en tant que créateur héroïque, ainsi que des idées
assez nouvelles sur le caractère de l’artiste vu comme un facteur
définissant la fabrication de la grande
œuvre d’art. Le dessin ne provenait pas de l’observation d’un phénomène
externe, mais de l’intérieur du cœur et de l’esprit de l’artiste.
Guo a aussi joué un grand rôle dans la création d’un vocabulaire
technique de la critique picturale, son idée concernant les « trois sortes
de distance » en est l’exemple. Ces idées (qui ne sont pas seulement
celles de Guo xi , mais appartiennent à l’attitude des Song en général envers
la peinture) ont énormément influencé les siècles suivants, donnant ainsi
naissance à l’idéal de l’artiste en tant que romantique libre d’esprit. Ce dont
on doit absolument se souvenir c’est que ces différents idéaux doivent être
étudiés en tant que tels, certainement pas comme des descriptions de ce qui
s’est réellement passé. Par exemple, une étude des écrits de Guo insinuerait
qu’il peignait ce qu’il ressentait et quand il le ressentait, alors que
situation de membre de la cour impériale aurait pu le contraindre de plusieurs
façons.
B/
La peinture de cour des Tang au premiers Song
Sous les Tang, la
peinture de mur a décliné, en faveur d‘œuvres réalisées sur un rouleau
horizontal ou vertical. Il ne s’agissait pas d’œuvres destinées à être exposées
en permanence, et par conséquent d’œuvres destinées à un public plus restreint
et plus trié. La montée en popularité de ces formats de peintures, même si
seulement aperçues occasionnellement, était d’une signification majeure pour
l’histoire de l’art en Chine à venir, conditionnant ainsi la relation entre
l’artiste, le spectateur et le mécène.

Ainsi est le rouleau horizontal, qui montre des dames de la cour
qui s’amusent entre elle avec des animaux domestiques et des oiseaux. Bien que
la peinture ne soit pas signée, les spécialistes en art chinois considèrent que
ce rouleau est l’œuvre de Zhou Fang, un artiste de la cour des Tang loué
par les Annales littéraires pour avoir été un grand maître en la
matière.
Mais récemment la date de cette peinture a été remise en
question ; en effet, le sujet de ce « matin en fleurs » est très
spécifique, les femmes s’amusent dehors et portent des fleurs artificielles en
papier ou en soie dans leurs cheveux et pourchassent les papillons avec leurs
éventails. De plus, le costume de ces dames de cour est assez distinctif, il
est très en vogue au X° siècle. Ainsi, cette peinture a certainement été
réalisée sous l’égide des cours des cinq dynasties éphémères , à l’époque où la
culture littéraire et visuelle était inondée de la nostalgie des splendeurs
disparues des Tang. Ce qui est plus dur à mesurer c’est la réponse à la
question : Qui regardait cette peinture ? Etait-elle simplement admirée
à l’occasion du festival annuel qu’ele représentait ? Représentait-elle
les femmes à elles-mêmes tout en fournissant un modèle de femme idéale et de
beauté physique ? Ou bien était-ce la représentation des femmes selon un
regard masculin, dans un contexte social où la mise en vigueur de la
ségrégation entre les hommes respectables et les femmes était en train de
devenir de plus en plus présente, et les beautés des palais de moins en moins
exposées à la vue ?
Une autre peinture de femme qui n’a été certainement vue que par
un public limité, est une effigie d’une des quatre impératrices successives à
l’empereur Renzhong sous les Song.

Le peintre est inconnu. Le but de ce portrait n’est en aucun cas
de faire apparaître la personnalité de l’impératrice mais son rôle. Le peintre
ou les peintres de cette œuvre ont fait très attention aux détails des robes et
des couronnes, montrant ainsi l’impératrice à plus grande échelle que ses deux
accompagnatrices. Cela provient probablement d’un usage de la peinture
religieuse, où l’impératrice tient le rôle d’une divinité Bouddhiste et ses
deux accompagnatrices ont l’air de représenter les donatrices dont les images s’entassent dans les coins en
bas des peintures bouddhiques. La vue de
trois-quart n’est pas une tradition de la peinture religieuse mais une
tradition perdue de la peinture de cour sous les Han, et qui était remplacée à cette époque par une vue de face.
Les aspects rituels de ce genre de peintures ont assuré la survie du portrait formel à la
cour jusqu’à la fin de la période impériale
1°/
L’art de cour sous les Song du Nord
Les empereurs de la dynastie des Song du Nord
( 920-1127) ont gouverné un empire où les profonds changements culturels et
sociaux, étaient de plus en plus consolidés. Aujourd’hui, les spécialistes sont
assez d’accord pour dire, concernant ces changements, que le statut de la femme
à l’intérieur de la haute société, et son accès au pouvoir politique était
certainement en déclin ( la tradition de bander les pieds des jeunes filles dès
leur premier âge était en train de se répandre à cette époque). Les définitions
mêmes du mot « culture » étaient en train de changer.
Le fondateur de la dynastie des Song Taizu (règne de 960
à 976) a régné en s’appuyant sur sa personnification et la propagation de
cette notion de : « cette culture qui est la nôtre » (« siwen »
), un concept qui faisait directement référence à Confucius lui même. Taizu a
fortement encouragé la diffusion de textes écrits, taoïstes et bouddhistes
aussi bien que confucéens, par le nouvel intermédiaire de l’impression, et a
fait construire une bibliothèque impériale à une échelle encore jamais égalée
jusque là. Tout cela faisait partie d’un large projet de préservation de la
culture traditionnelle de son déclin.
L’art réalisé
sous les Song du Nord a été considéré bien plus tard comme situé au centre de
la tradition culturelle chinoise. Les types de composition, et les différents
usages du pinceau avaient pour habitude de représenter des rochers, des arbres,
et d’autres objets naturels. Tous ont énormément influencé les siècles
suivants. La peinture Printemps matinal a été réalisée dans ce contexte par
Guo Xi dont nous avons parlé ci-haut. Cette peinture est citée dans toutes les
enquêtes modernes concernant l’art chinois, d’où son importance.

On a souvent dit que Printemps
matinal ne représentait pas la nature réelle mais le paysage idéal
d’un paradis Taoïste. En effet Guoxi est connu pour avoir été un adepte des
pratiques mystiques Taoïstes.
On a pu dire aussi que le peintre avait eu envie de recréer une
image cosmologique. Aujourd’hui, Printemps matinal
n’apparaît en aucun cas comme une œuvre d’art religieuse mais il est admis
qu’un élément spirituel a certainement été présent dans l’esprit du peintre et
de son public de l’époque.
Bien qu’il soit désormais monté sur un rouleau vertical, Printemps
matinal a très bien pu être peint pour former le panneau central d’un
paravent. Guo a aussi peint des peintures murales pour des palais et pour des
temples dans la capitale Kaifeng, comme l’avaient fait les Tang.
On peut mesurer l’estime qui était accordée à un artiste comme
Guoxi par le fait que sa peinture est visiblement signée, scellée et datée par
lui même.
Une des choses qui séparait Guoxi des artistes sous les Tang
étaient les sujets de ses peintures. De fait, sous les Tang, tous les artistes
représentaient au moins quelques personnes dans leurs peintures, religieuses ou
laïques. Les mécènes et les peintres en Chine n’ont jamais cessé de vouloir
admirer des peintures de personnes et de divinités dans certains contextes,
mais dès sa naissance la peinture de paysage est devenue dominante au XI°
siècle.
La peinture est datée de 1072 lorsque Guo Xi travaillait dans
l’une des institutions de la cour consacrée à la peinture et à la calligraphie
chinoise, ce qu’on appellerait en Europe une « Académie ». La cour
des Song avait, pour les emplois de leurs peintres, beaucoup plus de structures
que n’en avaient leurs prédécesseurs, et bien que ces structures changeaient
fréquemment, il est plus raisonnable de parler véritablement d’un
« peintre de cour »à cette époque qu’à n’importe quelle époque avant.
La représentation du paysage dans l’art
chinois
a reçu plus d’attention que n’importe quel sujet, étant donné la nature
privilégiée de ce genre de peinture durant les siècles suivants.
Cet aspect cosmologique de la peinture se retrouve dans celle de
l’empereur Huizong (règne : 1101-1125), grand collectionneur et
esthète. On dit que Huizong n’appréciait pas du tout les œuvres de Guoxi, et
qu’il en avait expédiés la plupart à la conservation, peut-être à cause de sa
taille ou peut-être trouvait-il le sujet insuffisamment éloquent ou symbolique.
Les peintures restantes, qui sont attribuées à Huizong sont toutes de petite
échelle, et souvent très colorées en images, comme le montre Les grues de
bonne augure .

Les grues sont un symbole particulièrement puissant de la
bénédiction du Paradis, et elles sont représentées ici virevoltant dans le
ciel, accompagnées d’une musique impériale nouvelle, une musique littéralement
en accord avec les harmonies cosmiques.
L’utilisation de moyens visuels pour soutenir la légitimité
impériale a atteint une nouvelle intensité sous Huizong. Qui plus est, c’est
sous Huizong que l’on a catalogué le plus de collections impériales
artistiques. Et celles-ci auront un impact important sur l’art en Chine après,
parce qu’elles ont établi un canon des grandes œuvres d’art.
2°/
L’art de cour sous les Song du Sud (1127-1279)
La vaste
collection ancestrale de peintures et d’antiquités a été perdue lorsque que la
cour s’est enfuie vers le sud, même si certains portraits impériaux ( comme
celui de l’impératrice Cao que l’on a pu voir ci-haut) ont pu être
déplacés jusqu’à la nouvelle capitale.
Durant le règne de Gaozong ( 1127-1162), des projets
artistiques et culturels ont été poursuivis vigoureusement. Un de ces projets,
étudié en détail, était celui de la production par un atelier de la cour de
larges illustrations pour le Shijing. La calligraphie de ces textes a traditionnellement été attribuée à Gaozong
lui même et la peinture est celle l’artiste de cour Ma Hezhi .
Gaozong est connu pour avoir fait du don des peintures une
pratique, notamment en ce qui concerne celles de Miyouren (1074-1151).

Ce qui est remarquable dans Montagnes
nuageuses, n'est-ce pas l’absence totale de figures humaines ?
Miyouren a agi comme une sorte de conservateur de la collection
d’art impérial. Une partie du travail de Miyouren était de garantir
l’authenticité des peintures et de la calligraphie de son père Mifu,
pour lequel l’empereur avait une grande estime. Miyouren a souvent été
classé comme l’un des artistes
« érudits », ces personnes éloignées des soucis du monde, ne peignant
jamais sous l’ordre de quelqu’un, mais seulement selon l’inspiration qui les
animait. Cependant tous les signes contemporains font ressortir Mi comme
un artiste essentiellement de cour, travaillant en liaison constante avec les
mécènes et les donneurs de présents impériaux. Son statut d’érudit lui a été
décerné ultérieurement. La position légèrement ambiguë de cet artiste atteste
de la nature fluide des frontières de l’époque entre l’art de cour et l’art qui
ne l’était pas. Des frontières qui allaient s’agrandir de plus en plus.
Le prestige culturel de la cour a été mis en valeur par une
personnalité comme Miyouren. Il n’a pas fourni une œuvre pragmatique comme Ma
Hezhi, mais une garantie que la cour appréciait et comprenait les valeurs
artistiques les plus avancées, évaluant la peinture comme un produit de
l’esprit cultivé, n’étant pas le simple résultat d’une main habile.
L’idée d’une
« Académie » de peinture au service de la cour a été recréée dans la
capitale du sud Hangzhou. Dans cette institution, les fils
succédaient le plus souvent à leurs pères. La lignée de peintres la plus connue
était celle de la famille Ma, cinq générations connues pour avoir
réalisé des œuvres pour la cour pendant 150 ans. Etait aussi très connu le
groupe d’artistes Xiagui.
Qu’aucun matériau biographique les concernant n’ait été préservé
dans la littérature de la dynastie des Song, et qu’ils n’aient laissé derrière
eux aucun de leurs propres écrits, est une marque du statut social relativement
bas de ces artistes de cour.
Les critiques ultérieurs eurent tendance à parler d’une école Ma-Xia
car ils partageaient des caractéristiques communes. Ils peignaient la plupart
du temps sur de la soie, pas sur du papier. Il s’agissait de rouleaux verticaux
, les rouleaux horizontaux étaient beaucoup plus rares. Les peintures,
lorsqu’elles portaient quelque chose, portaient simplement une signature et une
date.
Les sujets étaient très larges. Ils peignaient pour les personnes
influentes de la cour. L’impératrice Yang ( 1162- 1232), elle même
calligraphe prolifique et poète, a été le mécène particulier de Ma Yuan. Les
artistes de la famille Ma ont peint pour la cour des paysages, des scènes
historiques et religieuses, des oiseaux et des fleurs.
Copyright © Elsa Favreau
2006